Etre accueilli par Morizio t’enlève immédiatement toute pression. Le festival de jazz de St Gilles est international, il a reçu la crème des musiciens de ces 30 dernières années! Très bien et alors? Morizio est incroyable, il ne se demande pas si tu vas être à la hauteur, il sait que ça va être terrible.
On n’est pas des jazzmen et les orages menacent: « alors qu’est qu’on fait Morizio? » « Eh ben du swing dans la rue, pourquoi? »
On passe la matinée dans la rue piétonne déjà noire de monde. Dans nos costumes oranges on alterne valses jazz et standards. On se pose pour jouer Tango pour Claude de Galliano revu par Peggy et Hugues. On n’est pas des jazzmen mais on a un peu bossé quand même.
Midi et demi, Morizio passe aux choses sérieuses, allez les enfants apéro! Un truc vert à base de litchi. Il pleut, on bâche la Guinguette, je reprends des carottes râpées.
14h30 le ciel est noir et la pluie redouble.
– Qu’est-ce qu’on fait Morizio?
– On attend et on y va.
– On attend quoi?
– Le soleil.
– Ok.
– Morizio, c’est tout noir là et il est déjà 16h.
– C’est fini les enfants on peut y aller.
La vache, il est fort! Il est tellement optimiste que les nuages lâchent l’affaire. Trente minutes plus tard, la Guinguette roule sous le soleil de juin, les gens sont sous le charme de la péniche.
Morizio et Claudie, une autre bénévole, ouvrent la voie. Ils nous écoutent et à chaque phrase bien sentie Morizio lève les bras. Il est saxophoniste, un amateur honnête, je tartine un peu au soprano, ça l’impressionne. Le Sax et l’accordéon c’est bien pour l’esbroufe des fois. On s’arrête sur une place pour un mini concert devant un public mélangé entre ceux qui nous suivent, ceux qui étaient là et ceux qui passaient par hasard.
J’ai lu dans un bouquin un peu chiant que les meilleurs solos des grands musiciens n’ont pas été enregistrés, c’est sûr. Ces quelques minutes devant un public accidentel se font dans un relâchement total, on explore, on quitte les structures, on tord les codes harmoniques, on tente des trucs rythmiques, on cherche quoi. Je me demande si on ne serait pas en train de faire du jazz? Avec Peggy on s’envoie des notes qui frottent, des bouts de mélodies, Hugues est concentré, il ne lâche pas Peggy du regard. Elle est libre, le cœur du groupe c’est elle, elle est bassiste et guitariste. Elle aime jouer et sait qu’elle peut compter sur Hugues et moi pour la suivre alors elle se fait plaisir.
On quitte la place pour le remblai, Morizio parle, chante, gesticule. La Guinguette a du succès et c’est lui qui a eu cette idée pour le off du festival. Devant un nouveau public improvisé on joue Paris s’éveille hors du texte. Là, il n’y a plus rien de jazz, c’est carrément rock, Morizio trouve ça vachement bien, Claudie kiff.
C’était pas gagné, c’est jamais gagné et ce matin on était un peu dans nos petits souliers. On peut poser les clous tranquilles, c’était une super journée.
